Interview - Portrait

Philippe Clerc

Rencontre avec l’écrivain et l’historien de l’art Philippe Clerc à l’occasion de la sortie du livre qu’il a consacré au peintre genevois Emile Chambon.

People & Gotha : 
Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à Emile Chambon ?

C’est un ami journaliste qui m’a mis en contact avec la Fondation Emile Chambon. Son Président désirait réaliser un ouvrage de fond sur la vie et l’œuvre de l’artiste, et c’est ainsi qu’il m’a présenté le projet. Je dois avouer que son nom m’était totalement, mais dès que j’ai compris de qui il s’agissait, je me suis souvenu avoir très souvent été intrigué par l’une ou l’autre de ses œuvres dans des galeries, sans pour autant avoir jamais mis de nom sur ces toiles. Et ce fut une réelle découverte, pour moi, le début d’une passion pour un peintre qui mérite que son talent soit redécouvert.

 

People & Gotha : 
Pouvez-vous définir à grands traits le profil de ce peintre ?

Emile Chambon est sans doute le peintre genevois le plus marquant de son époque. A la fois peintre, dessinateur, graveur, mais également collectionneur, il a dédié sa vie à l’art pictural, se passionnant pour les Maîtres anciens, mais aussi – et surtout – Gustave Courbet et Félix Vallotton. Dédaigneux des effets de mode, il s’est rapidement affranchi de toute emprise extérieure. Restant figuratif envers et contre tout, il s’est employé à défendre les traditions enseignées par ses pairs. Dans ses toiles, la couleur compte autant que la composition, et il fait preuve d’une imagination sans limites.

People & Gotha : 
Une monographie était-elle nécessaire ?

De son vivant, Chambon jouissait d’une grande notoriété, tant en Suisse qu’en France, au Japon et aux Etats-Unis. Il a exposé dans d’importantes galeries comme Motte ou Blondel à Paris. Or paradoxalement, après sa mort en 1993, aucune publication ne lui a été consacrée ; cette monographie – la première jamais écrite sur l’artiste – permet enfin de mettre en perspective sa vie et son œuvre. La sélection de toiles et de dessins reproduits, issus tant du fonds d’atelier que de musées et de collections privées, propose un éventail très large de sa production. L’étude des archives du peintre met également en lumière ses amitiés artistiques et littéraires avec le poète Max Jacob, l’écrivain Louise de Vilmorin et le peintre Albert Chavaz. Si l’on a beaucoup écrit sur les modèles de Chambon, une importante part d’ombre régnait encore sur ses démarches artistiques, et c’est ce que ce livre permet enfin de découvrir.

People & Gotha : 
A-t-elle apporté de nouveaux éléments ?

Cette monographie offre un nouvel angle de vue sur l’œuvre du peintre et décline ses multiples talents, mais également son vaste réseau de contacts ; c’est d’ailleurs S.A.R. la princesse Marina de Savoie qui signe la préface, elle qui a figuré parmi les modèles de Chambon et que l’on retrouve le plus souvent sous les traits de la jeune championne de ski nautique qu’elle était. Le livre permet en plus de découvrir des toiles majeures qui sont très peu connues, dont cinq provenant d’une galerie new-yorkaise. Si les dessins et les peintures de Chambon sont familiers du grand public, rares sont ceux qui savent qu’il s’est aussi essayé à la gravure dans les années 1930.

People & Gotha : 
Quelle est la spécificité de ce peintre genevois ?

Il ne fait aucun doute que Chambon se distingue par son indépendance face aux grands courants artistiques du XXème siècle. Il serait difficile de le catégoriser du fait qu’il a touché à tous les sujets et à des styles très différents. A la fois cubiste, surréaliste, métaphysicien, il suit sa propre voie sans jamais en dévier ; on le voit très bien dans Le Retour de Londres où se mêlent ces différents genres et où le peintre entretient le mystère d’une libre interprétation. A l’image d’un Balthus, on s’aperçoit qu’il met la femme au centre de sa création, lui réservant une place de choix.

People & Gotha : 
On sait que Chambon a beaucoup produit. A-t-il été difficile de faire une sélection d’œuvres ?

Sa vie durant, Chambon n’a jamais cessé de peindre et de dessiner, sur tous les supports possibles et imaginables. On ne s’étonne donc pas de trouver des esquisses au dos de factures ou de pages de calendriers. Travailleur frénétique, il s’infligeait d’ailleurs une grande discipline, s’enfermant dans son atelier des heures durant, refusant de recevoir quiconque. Il se mettait à l’œuvre à 7h le matin pour n’en ressortir que vers 18h ou 19h, avec une seule envie : celle de se remettre au travail le lendemain!  La monographie présente, il est certain, une infime partie de sa création artistique, mais les œuvres sélectionnées – qui couvrent près de 60 ans de la vie de l’artiste- figurent parmi les plus emblématiques et les plus abouties. 

People & Gotha : 
Peu-on distinguer plusieurs phases dans sa création ?

Au fil des ans, le style du peintre a évidemment évolué pour se fixer à la fin des années 1940. Après deux séjours parisiens, il a affiné son style, et limité sa palette à un nombre restreint de couleurs. Cependant l’une des particularités de Chambon reste sa constance. Il aimait à retravailler ses toiles, parfois 10 ou 20 ans après les avoir peintes, considérant que l’on ne peint pas comme on fabrique un éclair au chocolat. Parfois il faut attendre que cela mûrisse. 

People & Gotha : 
A-t-il eu une postérité ?

Resté sans descendance, il a veillé, à la fin de sa vie, à pérenniser son œuvre par le biais de la Fondation Emile Chambon. Il a également effectué de nombreuses donations à des musées suisses, non seulement de ses propres toiles, mais également de sa collection d’objets d’Art premiers, aujourd’hui conservée au Musée d’ethnographie de Genève. C’est en outre grâce à lui que le Musée de Carouge a pu voir le jour.

People & Gotha : 
En quoi touche-t-il la sensibilité contemporaine ?

Les sujets auxquels il touche sont résolument actuels ; au travers de ses compositions mythologique ou bibliques, il étudie les caractères humains, les sentiments, et retranscrit le plus souvent ces scènes à notre époque. Amour, érotisme, voyeurisme ou religion constituent autant de thèmes qui fascinent Chambon et s’inscrivent dans une forme d’intemporalité. Il se met d’ailleurs souvent lui-même en scène, reconnaissant que les mêmes problèmes se sont posés dans tous les temps à tous les hommes. 

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