Guillaume Houzé : Un jeune homme passionné d’art contemporain qui perpétue une tradition familiale ancestrale
Grand collectionneur, héritier des Galeries Lafayette, Guillaume Houzé, reçoit People & Gotha dans son appartement-musée du 6ème arrondissement de Paris.
David H. Brolliet : Guillaume, tu rentres de Miami. Plus d’une dizaine de foires se sont greffées à la plus importante d’entre elles, Art Basel Miami Beach.
Il y a aussi un grand nombre de collectionneurs de premier plan en Floride qui ont ouvert des espaces dignes de véritables musées.
Quel sont tes sentiments sur ces nouveaux phénomènes ?
Guillaume Houzé : Mon sentiment est assez mitigé. D’un côté il y a cette effervescence de nombreux évènements. De l’autre côté, il y a une grande énergie au niveau de la foire principale Art Basel Miami Beach avec des pièces historiques et majeures des grands marchands. On constate cependant une sorte de ralentissement au niveau des foires annexes.
Je relève Nada, l’équivalent de LISTE à Bale. Même si je n’ai pu participer à toutes les foires, j’ai senti moins de peps et d’énergie que l’an dernier ou qu’il y a deux ans.
Parallèlement d’autres shows dont un en particulier a retenue toute mon attention. Organisé par Rosa de la Cruz, famille de grand collectionneur, intitulé « french kissing in the us », il présente la scène artistique française contemporaine de Mathieu Mercier à Richard Fauguet en passant par Tatiana Trouvé dans le design district au moore space…
La scène française est défendue par de grands collectionneurs américains, ce qui a donné une visibilité importante à nos artistes qui peinent à se faire connaître sur la scène internationale.
Initiative très importante, notamment par rapport à ce que je défends, par le biais entre autre de l’action Antidote.
David H. Brolliet : Parlons de ton travail pour Antidote via un grand magasin, les Galeries Lafayette. Grâce à ta famille tu es un jeune collectionneur important qui soutient la création contemporaine française et aussi commissaire de l’exposition Antidote.
Explique à notre jeune lectorat, l’engagement d’un homme d’une vingtaine d’années dans cet univers ?
G.H. : Pour résumer je fonctionne dans une sorte de continuité et de tradition familiale où l’art à toujours été présent et au cœur de mon existence.
Très tôt, j’ai été bercé dans un environnement artistique, j’ai donc voulu introduire l’art contemporain aux Galeries Lafayette.
Il se trouve qu’il existe un espace de 300 m2 crée il y a 5 ans dont le but était de promouvoir tous les arts. Il y a 3 ans j’ai proposé à ma famille de me laisser occuper ce lieu pour exprimer ma passion et montrer l’art contemporain français le plus pointu.
Aujourd’hui, Antidote est inscrit dans le calendrier des rendez-vous contemporains en France, ce qui démontre que l’énergie et l’acte généreux de consacrer des surfaces commerciales à une activité non lucrative a été reconnu par les professionnels et le public.
Ce n’est pas un faire valoir mais c’est une démarche sincère… Ni chauvine ni nationaliste. Elle vise à démontrer, comme les groupes anglo-saxons défendent leurs artistes, que nous défendons aussi notre scène artistique française, dont la géographie est proche, et avec laquelle j’ai beaucoup de point commun.
David H. Brolliet : Cet aspect me parait très important, cette volonté sincère de défendre la création française. Ce n’est pas la promotion des Galeries Lafayettes ?
G.H. : L’art contemporain est un sujet à la mode, très tendance, je me réjouis de tout cela, il y a une effervescence sur l’art contemporain.
Par notre demande et pour donner une véritable légitimité j’ai voulu personnifier cette initiative autour de ma grand-mère.
David H. Brolliet : Pour quelles raisons ?
G.H. : Pour convaincre les marchands et les artistes que ce n’était pas le fruit d’une stratégie d’entreprise mais qu’il y avait des gens et un aspect humain et très personnel derrière cette démarche.
David H. Brolliet : Guillaume, je reviens sur l’exposition « french kissing in the us ». Tu es un nouveau membre à l`ADIAF et ton engagement est important . N’est-ce pas primordial de voir des collectionneurs étrangers s’intéresser à nos artistes ?
G.H. : On a du mal à sortir de l’étiquette, ça a le mérite d’exister je m’en réjouis.
C’est un premier pas, globalement le retour de collectionneurs étrangers à Paris à la FIAC qui redevient une foire de qualité. Le nombre croissant de collectionneurs français qui sont très actifs sur le marché et achètent de plus en plus Les excellents artistes en France montrés lors de grandes expositions comme « notre histoire » au palais de Tokyo à « la force de l’art » au Grand Palais… Dans un contexte politique et économique favorable, tout cela bouge dans le bon sens.
David H. Brolliet : Comment est-ce que le public et la presse locale ont réagi à l’exposition « french kissing in the us » ? Quel a été l’opinion des collectionneurs et les échos de cette manifestation ?
G.H. : Il y a eu une bonne couverture médiatique dans les médias américains. Quant aux collectionneurs, d’après les marchands avec lesquelles j’ai échangé, il y a eu un impact très positif sur les ventes et l’intérêt pour des artistes tels que Mathieu Mercier et Loris Greau.
Seul bémol le point de vue de certains artistes plutôt mitigé. J’aurais préféré un show plus international, pas uniquement dédié à la scène française…mais c’est un premier pas.
David H. Brolliet : Pour revenir à Art Basel Miami Beach, et sur la présence française des galeries et des artistes sur l’ensemble de cette manifestation, comment la considères-tu ?
G.H. : Elle est encore très faible, c’est évident. Il y a des foires annexes comme Art Nova et Art Supernova qui sont dans des « Convention centers » proches les uns des autres, contrairement aux autres shows souvent excentrés ; les collectionneurs ne peuvent pas tout faire.
Lors de la manifestation Art Premier, qui est la section jeune d’Art Basel, on retrouve quelques galeries françaises comme Art Concept, Jocelyn Wolf, Maison Neuve.
On ressent beaucoup l’arrivée de jeunes galeries de New York, Los Angeles et Londres, mais nous sommes très bien représentés par Perrotin et ses galeries à Miami et à Paris.
David H. Brolliet : Aujourd’hui, Perrotin possède une galerie qui à pignon sur rue à Miami, semble-t’il un espace génial. Penses-tu que ce soit le bon moyen pour promouvoir la scène artistique française.
G.H. : Emmanuel Perrotin a une programmation qui s’inscrit sur la scène internationale avec des artistes mondialement reconnus comme Takashi Murakami, Maurizio Cattelan, et Piotr Uklansky. Il arrive a garder malgré tout un regard averti et précis sur les artistes français comme Xavier Veilhan et Tatiana Trouvé et d’autres moins connu comme Kolkoz.
Un travail de fond, de véritable marchand et d’accompagnateur de cette nouvelle génération.
L’expo de Tatiana Trouvé était fantastique, Emmanuel Perrotin est vraiment un moteur pour toute la scène française.
Guillaume Houzé
David H. Brolliet : Revenons à Tatiana Trouvé. La transition est parfaite. Lauréate du Prix Marcel Duchamps 2007. Que penses-tu du Prix Marcel Duchamps lui-même ? Est-ce que l’état joue son rôle ? Ou est ce au secteur privé, modèle à l américaine ou le mécénat privé est la source principale de financement ?
G.H. : Le rôle des FRACS et du FNAC a permis à la France de se doter d’une des collections publique les plus importante au monde.
Il faut trouver une bonne adéquation entre l’intervention de l’état et celle du domaine privé.
C’est ça la modernité, trouver ce juste équilibre. Concernant le Prix Marcel Duchamps il manque de reconnaissance, de visibilité, de moyens et de stratégie.
Lorsqu’à Londres, un chauffeur de taxi connaît la shortlist duTurner price … on peut dire chapeau ! En France, à part les initiés, personne ne connaît le PMD, on le met à la FIAC entre quatre coins d’un bar, il faut beaucoup plus de moyens, de volonté et de la jeunesse, les dirigeants actuels ont beaucoup de passion et d’énergie mais je pense qu’il est temps de laisser la place aux jeunes, sinon ce prix risque de ne pas survivre.
David H. Brolliet : Merci de ces remarques très franches, je rappelle que le Prix n’est qu’a ca septieme édition et c’est un travail de longue haleine…
Le prix manque de moyens financiers mais il faut redire que la plupart des grandes sociétés françaises dans des domaines tel que le luxe et la couture ont poliment décliné.
Ce que tu fais par le biais de ton entreprise n’est pas une démarche fréquente, à l’exception des fondations comme celles de Bernard Arnaud ou François Pinault,fortunes colossales dans le luxe et la mode.
On peut saluer aussi la fondation Maison Rouge du collectionneur Antoine de Galbert.
G.H. : Aujourd’hui les entreprises, en particulier dans l’univers du luxe, ont besoin d’exprimer leur désir de participer au rayonnement culturel et artistique d’une ville comme Paris. Je pense qu’il y a des partenariats possibles pour ce genre de prix et qu’il ne faut pas cesser de les démarcher.
David H. Brolliet : Comme collectionneur principalement et comme commissaire, as-tu des projets de faire voyager Antidote ou penses-tu qu’il faille sensibiliser et expliquer votre démarche sur le territoire français en priorité ? Quels sont tes choix de foires et à quoi ressemblera ton parcours en 2008 ?
G.H. : Dans un premier temps Antidote reste en France et à moyen terme deviendra plus international. Dès la cinquième année on verra apparaitre des artistes étrangers.
Dans un deuxième temps, l’exposition voyagera à l’étranger dans le cadre de nos grands magasins.
Berlin sera la prochaine étape dès 2008. Il existe un magasin Galeries Layettes conçues en 1990 par Jean Nouvel. L’idée est donc de se greffer à la Foire Art Forum de Berlin.
Nous sommes partenaires de la FIAC pour la deuxième année et nous continuerons.
Le planning annuel est très chargé, il est important de rester en alerte et mobile en voyageant pour se confronter aux différentes réactions. Les rendez-vous incontournables seront Basel, Miami et l’Armory Show. Aussi il me faudra passer du temps chez les marchands dans les galeries à Londres, Berlin et Los Angeles.
David H. Brolliet : C’est un vrai métier ! A ce propos, dresse-moi un bref portrait de toi ? Et de ton job ?
G.H. : J’ai créé une entreprise et une marque pour enfant qui s’appelle Air de J, qui a vocation de venir décorer l’univers de l’enfant de 0 à 6 ans.
Touche nouvelle et changer les codes des couleurs bleu pour les garçons et rose pour les filles !
Depuis le 1er janvier, j’ai intègré la direction du groupe familial des Galeries Lafayette.
David H. Brolliet : Tes gouts décortiqués : Tu aimes aussi bien le design que l’art contemporain, les arts plastiques… Le design a une place à part dans ta collection et dans ta vie ?
G.H. : Je pense que le design est important quand on s’intéresse à la création d’aujourd’hui.
Je ne sais pas si c’est voulu ou pas ou si c’est sain, il y a une très grande ambigüité dans le statut des designer et des artistes contemporains.
Ces deux mondes sont proches, il existe une proximité assez ambiguë.
C’est Didier Krentowski, un ami très cher qui m’a ouvert les yeux sur le monde du design par le biais de sa galerie Kreo (située dans le 13ème), sans oublier Philippe Jousse, Patrick Seguin dans un style plus classique.
J’ai effectivement de nombreuses pièces de designers. On peut se vanter d’avoir des quadra français très connus comme les Frères Bouroullec, Martin Szekely, Pierre Charpin ou Radidesigners.
David H. Brolliet : Aujourd’hui, on assiste à un engouement et un élan pour les arts des pays émergents tels que la Chine, la Russie, ou l’Inde ? Il y a des spéculateurs qui jouent avec l’art comme à la bourse. On constate qu’il y a des ventes aux enchères record. Comment vois-tu cela ?
G.H. : Très sincèrement, je pense que l’art s’est fortement globalisé, le marché est en pleine effervescence. De part et d’autres des continents, il est important d’arriver à distinguer la façon dont on appréhende la création.
Aujourd’hui, par rapport à ce que je suis en train de faire, je pense qu’il est impossible de se concentrer sur tout. Je lis des choses, je me renseigne, je vois un emballement… Il se passe des choses très intéressantes en Inde, en Russie, en Chine et en Amérique latine. Honnêtement, je ne trouve ni le temps, ni l’intérêt pour me pencher sur tout.
On ne s’improvise pas collectionneur ! On le devient en y consacrant du temps et de l’énergie.
Je passe probablement à coté de certaines choses, d’un point de vue financier, économique et retour sur investissement.
David H. Brolliet : Mais que penses-tu de cette folie des prix sur l’art chinois, russe, etc. ? Est-ce raisonnable ou crois-tu qu’il va y avoir une correction et que seuls les spéculateurs se casseront le nez ? Ou la spéculation va continuer ?
G.H. : Je pense que tout est lié au marché financier, ces 10-15 dernières années on a connu un contexte économique très favorable, on a vu l’émergence de nouvelles richesses apparaitre en Chine, en Inde et un peu partout… Ca va de paire avec aussi ces nouveaux « super rich » qui participent à la flambée de prix.
Oui, il y aura certainement un jour un ralentissement voire une correction, et on verra les bons rester et les mauvais disparaitre. Mais ce qui ressort de tout ca c’est que l’art est au cœur des préoccupations de chacun … Cela démontre que l’art reste une donnée incontournable dans le quotidien des gens… C’est assez exaltant !
David H. Brolliet : Guillaume, je t’ai montré quelques photos d’artistes que j’ai choisi, explique-moi tes préférences ?
G.H. : Marlène Moquet : jeune peintre, benjamine de l’exposition Antidote de cette année, sortie des Beaux Arts il y a tout juste un an et qui expose déjà avec Alain Gutharc.
Ce qui me plait chez elle, c’est son univers d’apparence assez enfantin qui cache une grande maitrise de la peinture et de l’histoire de l’art. Elle donne sa propre vision de son univers si fragile, difficile, particulier et personnel. Au lieu de la surexploitation des matériaux et sophistication des choses, Marlène utilise l’expression la plus simple… Paysages, fantômes, monstres… Son propre environnement.
Maintenant c’est à son marchand de la préserver, de l’accompagner dans ce long parcours et son ascension. Elle est unique par son succès rapide et très peu courant en France. En espérant que ça dure !
Xavier Veilhan : artiste formidable, on ne sait jamais où il va même si il a des centres d’intérêts très technologiques, fascination de la matière et des métaux. C’est un vrai sculpteur au sens traditionnel du terme. Remarqué avec son travail chez Jennifer Flay il y a des années puis perdu de vue et redécouvert chez Emmanuel Perrotin. C’est un artiste qui compte sur la scène française et qui restera longtemps dans le paysage artistique français et international. Il ne fait pas partie ni de la génération des Parreno ou Huigues ni Saadane Afif ou Mathieu Mercier…
David H. Brolliet : Quid de Ghada Amer, que nous avons tous découvert grâce à Stéphane Correard. Il a fait un travail fantastique à Paris pour lancer cette artiste qui aujourd’hui fait partie de l’écurie de Larry Gagosian, un des marchands les plus influents du monde.
G.H. : Elle n’est pas dans ma collection, mais elle m’intéresse… Que j’ai suivi et que je continue à suivre… Malheureusement on l’a raté, ce qui prouve que l’on ne peut pas suivre tous les artistes… Ca n’enlève en rien que c’est une grande artiste.
David H. Brolliet : Merci beaucoup pour cet entretien et cette discutions à battons rompus.
Peux-tu t’adresser à nos lecteurs et leur dire ton credo sur l’art contemporain. Leur redire qu’il faut ne pas se gêner et pousser la porte des galeries car l’art contemporain, c’est l’art de notre temps…
G.H. : L’art contemporain est une nécessité de notre quotidien, une façon de voir différemment, d’envisager un futur proche de façon toujours nouvelle. Ne pas hésiter à franchir le pas d’une galerie d’art, d’une exposition, d’un centre d’art ou d’un musée. Il faut y aller, se renseigner, ouvrir les yeux, écouter les gens. Surtout ne pas avoir de préjugés… C’est dans ce sens que les Galeries Lafayette permettent à des gens de venir, comme dans un hall de gare, et d’avoir accès à la création la plus pointue.
En conclusion : la nécessité d’accéder à l’art contemporain.








